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  • Rosula Blanc

Direction Est

Mis à jour : 29 avr. 2019

03.09.2015

Que deux jours que nous sommes en route et déjà plein dans l'aventure. Nous avons dû adapter notre itinéraire, revenir sur nos pas et chercher des chemins adaptés aux yaks... Chemin de bisse qui longe la falaise sur deux planches trop étroites pour des yaks, ponts trop étroits, passage dans la rivière... Voilà, il faut lâcher l'idée d'arriver à un jour précis à un endroit précis pour être complètement dans le moment avec la montagne et les yaks et chercher le meilleur passage et le camp du soir à fur et mesure que nous avançons.


04.09.2015

C’est le troisième jour du voyage. Les yaks ne sont pas encore en confiance, nous avons dû faire beaucoup de détours parce que les chemins étaient impraticables pour les yaks. Enfin nous avançons un peu. J’essaie d’imprimer un rythme aux yaks pour qu’ils puissent se laisser porter par le voyage. Mais sur ce petit sentier en forêt, plein de cailloux les yaks ralentissent de nouveau, perdent d’entrain. Encore et encore, Nayan qui marche en tête s’arrête. Qu’un yak s’arrête de temps en temps est normal, un yak ne marche jamais régulier. Un yak a besoin de s’orienter, de regarder le paysage, d’examiner les passages, de choisir le meilleur chemin. Mais Nayan s’arrête tellement souvent sur ce petit sentier que je fatigue, m’impatiente, désespère. Quand l’arrêt se prolonge trop je lui lance un caillou depuis derrière pour l’inviter à continuer. Nous avançons en accordéon. De nouveau Nayan s’est arrêté, flaire le passage et semble ne pas arriver à se décider. Je lui lance encore un caillou. Mais au lieu d’avancer, Nayan se bloque complétement. Il était en train d’examiner le passage, de réfléchir, de chercher une solution et je l’ai interrompu, bousculé avec mon caillou. Je ne lui ai pas fait confiance, pas vu sa bonne volonté de trouver une solution. Il doit se sentir puni, pas respecté. Son expression change, les yeux s’éteignent, résignés, comme s’il se réfugiait à l’intérieur. Sa motivation est coupée. Je le vois tellement clairement que j’ai honte de moi-même. Honte de mon impatience. Honte du peu de confiance que j’ai en mes yaks. Honte de cette partie en moi qui veut toujours faire, agir, contrôler.

Une longue, longue journée. Encore une dernière montée et se sera la pause. Enfin !

La montagne est escarpée, le petit sentier serpente dans les rochers entre de hautes falaises. Nous y sommes presque quand Nayan se bloque et ne veut plus avancer. Je le laisse regarder cette fois-ci, mais quand il veut faire demi-tour je m’y oppose. Non ! Non, Nayan. Il n’y a pas de choix, nous devons passer ici. C’est la dernière possibilité que nous avons de sortir de cette région du Simplon où nous avons déjà fait tellement de détours ! Non, Nayan, le passage n’est pas dangereux. Le passage n’est pas difficile. Tu y arrives ! Ce sont juste des pierres mouillées ! Mais Nayan n’en peut plus. On dirait qu’il a usé toute sa force de concentration – ce sont presque dix heures que nous sommes en route depuis ce matin ! Nayan ne veut et ne peut plus réfléchir. Nayan n’a plus de courage. Nous accrochons la corde à son licol et la fixons à un arbre en avant pour qu’il ne tourne pas, pour qu’il soit obligé de regarder le passage. Nous attendons, nous le caressons. Nous essayons de l’encourager, de le pousser et de l’accompagner avec tout notre corps pour lui donner confiance. Nous arrangeons le passage, nous mettons de la terre sur les pierres mouillées pour que cela ne brille plus, pour qu’il prenne confiance. Nous pensons qu’il a dû glisser sur une pierre mouillée plus tôt dans la journée et se faire mal pour qu’il soit autant terrifié par une surface mouillée. Parce que le passage - à part d’être mouillé - est facile.  J’observe de nouveau ce que j’ai déjà vu ce matin : poussé par nous Nayan s’est complètement refermé sur lui-même, les yeux éteints, la tête basse, il a abandonné. Que ça me fait mal au cœur de le voir ainsi ! Finalement, en arrangeant le passage, en poussant, tirant, nous arrivons à faire passer Nayan. Il n’y avait pas de choix, il n’y a que ce chemin et le passage n’était pas dangereux. Épuisés – les yaks comme les humains – nous arrivons sur le replat où la vallée s’ouvre sur des pâturages et y montons le camp.

Mais l’expression résignée des yeux de Nayan dépassé par la situation, comme prêt à accepter la mort, m’a profondément marqué et je vais y réfléchir beaucoup.


06.09.2015 Binn

Encore des détours, des passages impossibles. Redescendre dans les fonds de vallée pour remonter de l'autre côté. Et enfin une vraie "journée de yak", magnifique, dans le Steinutal sur des anciennes sentes de bétails à chercher un passage direction Salfischtal dans le brouillard. Aujourd'hui nous retrouvons André a Binn et logeons à l'hôtel Ofenhorn chez son ami guide Hanspeter Bechtold.


07.09.2015

Aernergale: voilà enfin une journée parfaite où tout va bien! Le soleil brille, les yaks avancent avec un bon rythme (1300m de dénivelé positif), les sentiers sont tous "yakable" et le panorama ici depuis l'Aernergale est juste incroyable!


08.09.2015

Nous montons le vaste alpage de l'Aernergale. Du col de Chummefurgge la vue s'ouvre sur un vallon encaissé et une chaîne de montagnes abrupte qui l'entoure. Une beauté brutale, sauvage. Les montagnes - un barrage austère, insurmontable devant nous. Un vent qui souffle sur le col, sinon silence. Personne. On se croirait au Zanskar ou quelque part en Himalaya. Une descente très rapide nous mène sur un éperon entre deux gorges vers le fond de la vallée.


10.09.2015 Brudelhorn

Une semaine que nous marchons. La caravane commence à bien fonctionner. Les yaks trouvent leur rythme. Le matin ils partent d'un bon pas. Après environ deux heures le chemin nous mène dans une montée incroyablement raide. Quelle force ils ont dans leurs jambes, ces yaks, pour pousser leur corps chargé en haut de ces gros pas ou à travers les buissons. Moi, j'ai les jambes en feu quand nous arrivons vers le petit alpage abandonné et je me réjouis de la pause midi. Mais nous avons à peine temps de manger notre sandwich. Les yaks ne tiennent pas en place et disparaissent au loin. Alors nous continuons. Dans une immense pente parsemée de rochers. C'est comme un labyrinthe. Nous zigzaguons pour trouver un passage. Les pas dans les pierres deviennent de plus en plus difficiles. Mais les yaks suivent doucement Sandrine en cherchant leur chemin. Qu'ils sont impressions ces animaux ! C'est une des montées les plus techniques que nous avons jamais fait avec les yaks ! Nous arrivons vers un lac sous le col. Les yaks se baignent et ruminent les pied dans l'eau pendant une heure. C'est la récompense. Nous nous y mouillons aussi. Nous échappons au dernier pierrier par un petit vallon et campons plus bas.


11.09.2015 Pierrier

Un brouillard épais et mouillé qui se colle à la peau et aux habits enveloppe la caravane. On ne voit que quelques mètres. On nous a dit qu'il y a un passage difficile dans un grand pierrier plus loin sur le chemin. Pas sûr que les yaks passent. Nous marchons en silence dans le rythme des yaks. A chaque passage dans des pierres nous laissons Nayan qui marche en tête le temps d'analyser le passage et les environs. Il regarde, observe le paysage. Ses oreilles bougent en avant et arrière. Il prend l'odeur du vent et renifle la surface devant ses pieds. Il réfléchit et finalement il avance doucement en posant précisément un pied après l'autre sur les pierres. Nous avons compris qu'il fallait lui laisser son temps. Nous lui faisons confiance et admirons sa précision réfléchie. Il passe le premier bout du pierrier difficile avec bravoure. Julong suit. Encore un bout difficile. Et encore. Mais au prochain Nayan se fige, il n'y croit plus. Après une longue évaluation il décide de faire demi-tour et se tourne contre Julong. Je ne le laisse pas reculer plus, veux l'encourager d'essayer encore, mais Nayan reste immobile, tête baissée contre Julong. Je n'ose pas, je n'y crois pas, semble-t-il dire. Nous essayons de l'encourager, de le motiver : Nayan va, regarde encore une fois. Nayan, tu y arrives ! Mais Nayan ne bouge pas, ne lève pas la tête, il s'enferme en lui-même.

Laissons-les faire une pause. Sandrine va repérer le chemin pour vérifier que cela est bien la dernière épreuve et qu'on ne se trouve pas devant un autre passage insurmontable plus loin. Quand elle revient et prend la position derrière des yaks, je vais essayer d'améliorer le passage dans le pierrier. Boucher les trous, poser des pierres plates, les caler pour qu'elles ne bougent pas. En bougeant les pierres j'ai déstabilisé quelques gros blocs qui se mettent en mouvement. Un moment de frayeur, si tout le pierrier commence à bouger... Heureusement ils ne glissent pas plus loin et s'arrêtent. Nous réessayons de mettre les yaks en marche et de les motiver. Je tourne Nayan. Il fait deux pas, se met de côté toujours pas convaincu. Mais Julong se laisse encourager et passe à côté de Nayan. Lentement, doucement il avance. Vas-y Julong! Il trouve le chemin ! Nayan suit. Nous avons passé !

Encore quelques passages un peu moins techniques et le chemin s'élargit, devient route d'alpage. Dans le brouillard la caravane avance lentement. Humains et yaks fatigués de cet effort de trouver un chemin. Nous faisons le camp tôt aujourd'hui. Les yaks ont mérité de se reposer. Et les humains et le chien sont contents de se cacher dans la tente et fuir l'humidité froide du brouillard.


12.09.2015

Passo di Lucendro: Il n'y a que des chemins difficiles sur ce voyage. Des chemins qui demandent beaucoup de concentration aux yaks. Mais ils progressent! Génial comme ils se débrouillent! Des passages qui étaient difficiles au départ deviennent normal dans ce pays de cailloux. Surtout Nayan s'améliore de jour en jour et a pris de la confiance. J'apprends à admirer la prudence réfléchie de sa démarche. Nous avons traversé le Passé di Lucendro dans le brouillard épais et froid. Ce soir nous retrouvons André à l'hospice du Gotthard et profitons de sécher toutes nos affaires.


13.09.2015 Andermatt

Brouillard, pluie et le bruit du vent qui souffle autour de l'hospice. Nous sommes mouillés juste à traverser la route. Je vais voir les yaks. Julong se lève difficilement, très raide au dos et garde un pied en l'air. Qu'a-t-il? Je l'observe. Il tremble. Définitivement quelque chose ne va pas ! J'ai vu qu'il s'est tapé le pied hier parce qu'il n'est pas aussi souple que Nayan pour le lever très haut. Est-ce cela ? Quelques éleveurs de yaks d'Andermatt et région sont venu voir le départ de la caravane. Je me consulte avec eux. Adrian propose d'aller chercher la bétaillère et de laisser les yaks se reposer chez lui dans sa grande écurie. Nous les chargeons dans la pluie battante. Dans l'écurie je prends du temps pour palper Julong partout et lui faire des massages. Dos tendu, crispation des muscles proche du genou, raideur générale... Nous allons accorder quelques jours de pause aux deux yaks et décider plus tard si et comment nous continuons. Sandrine descend voir ses parents pendant que moi je dors encore une nuit avec les yaks et le chien a l'écurie. Le vent siffle autour de la ferme. Quel endroit austère!



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