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  • Rosula Blanc

Vent

Mis à jour : 2 janv. 2019

Depuis quatre jours il y a une tempête de foehn qui balaye la montagne. On entend le vent vrombir dans la vallée, bruit lointain des forêts qui frémissent, bruit qui s’approche, qui monte tout à coup pour s’abattre sur la maison en secouant, tapant, sonnant, hurlant… Tout ce qui n’est pas fixe et solide s’envole. Le vent s’infiltre partout, est présent partout, nous cherche, nous demande sans répit…

Je devrais préparer le stage de QiGong et TaiChi du 10 avril sur le thème du printemps, de l’élément du bois qui est lié dans la pensée chinoise au foie et la vésicule biliaire. Mais l’agitation du vent emporte ma concentration vers le dehors. J’aimerais voir, participer, gouter cette force, cette violence qui transforme. Dehors il y a plein de choses qui se passent. Dehors le vent menace d’emporter Léon notre paon mâle avec ses longues plumes… ainsi que je dois l’attraper et l’enfermer dans la cave la nuit parce que le vent l’arrache de sa perche…

Le vent est associé au printemps et à l’élément du bois dans la pensée chinoise. Le vent est ce qui met en mouvement. Le vent du printemps met en branle l’activité vitale endormie – je le sens, j’y participe. Dehors la tempête emporte la neige à toute vitesse et met à nu les failles des clôtures affaiblies par l’hiver– plus vite que je ne peux les réparer et refaire. Le vent réveille la nature, les prés verdissent de jour en jour.

Le vent réveille aussi la créativité des yaks qui sortent du mode d’économie de mouvement de l’hiver pour s’exprimer en jouant, an galopant par les parcs et en prenant plaisir de déceler les failles dans les clôtures et en profiter.

J’en ris d’abord emporté par leur joie contagieuse, j’en désespère plus tard quand je n’arrive plus à garder les deux troupeaux séparés, quand je me réveille avec Udari et Kubilai face à face qui s’aboient et s’intimident l’un l’autre les queues en l’air et se frottant dans la terre. Moi qui les avais bien séparés dans deux parcs différents pour mettre fins à leurs luttes violentes et interminables, voilà que cela recommence...

La colère m’emporte - la colère l’émotion du foie, du printemps. La colère qui se lève comme le vent. La colère positive me laisse faire face à ce taureau et ramener Udari en-bas. La colère m’a transformée en taureau aussi, je le fais céder et rentrer.

La colère, quand elle exprime la normalité du bois - ainsi je lis dans « les notions clés de la médecine chinoise » - c’est l’impétuosité même de la vie, dans la puissance des commencements ; la force qui déclenche les mouvements et les pousse jusqu’à leur point extrême. C’est l’élan pour l’élévation, l’impétuosité qui fait aller de l’avant avec un martial courage. Elle est analogue à la force du vent qui souffle, ou de la plante qui perce le sol encore gelé au printemps, la violence des naissances qui expulse l’être au jour, et soutend sa croissance, ou encore l’effort qui tend les muscles.

J’ai vécu cette colère qui est force de se dépasser, qui est présence pure, avec Ogotai il y a deux jours. Ogotai grisé par les lubies du vent a traversé les clôtures pour aller rejoindre le troupeau du bas. Inacceptable ! Car son copain Nayan laissé en-haut commençait à s’inquiéter et ce ne ferait pas long que lui à son tour traverse les clôtures pour rejoindre Ogotai. Et suivrait Kubilai... et les luttes recommenceraient ! Donc je suis descendu, j’ai trié Ogotai des autres, mis face à face. On a joué de nos positions : lui qui essayait de s’échapper pour rejoindre les autres, moi qui lui barrais le chemin. Je l’ai coincé en face de la porte. Immobilité. Je sentais cette force en moi, cette force de la colère positive. Toujours immobiles, face à face. Ogotai a commencé à mâchouiller. Immobiles nous deux en silence. Et tout à coup, comme si ma pensée, ma volonté s’était transmise à lui il a fait demi-tour et est remonté vers son copain Nayan et Kubilai.

Aujourd’hui c’est la colère inutile et frustrée qui m’emporte comme une rafale de vent, quand à peine que j’ai réparé un bout de clôture un des veaux la traverse et la casse de nouveau pour aller se promener, découvrir et asserter son indépendance. La frustration, le sentiment d’impuissance, la rage, la colère qui explose dans ce vent qui hurle.

La colère pathologique est la perversion du mouvement du bois, dit mon livre. Quand le bois rompt ses amarres, quitte ses racines, perd son contrôle, c’est l’emportement, la fureur déchainée, la rage irraisonnée. La colère excite le yang, fait monter trop haut et trop fort les souffles du Foie, emportant massivement le sang qu’il ne peut plus garder.

J’ai tout le temps de méditer ces correspondances, de sentir l’élément du vent et ce qu’il fait avec moi et avec les yaks : il les réveille, il les invite à s’exprimer. Mon impuissance face à ce débordement fait exploser ma rage… C'est le jeu des éléments déchainés, entre la joie de leur force et l’irritation qu’ils nous causent.



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