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  • Rosula Blanc

Tour des Muverans

Mis à jour : 1 avril 2019

On annonce une météo splendide et douce pour la semaine. C’est juste trop beau pour rester à la maison… Le Tour des Muverans me tente depuis longtemps, mais je n’ai encore jamais eu l’occasion de le faire. J’en parle avec Dal - le berger américain, docteur en physique, qui a travaillé l’été à l’alpage de Tzaté et qui me donne un coup de main pour déménager les yaks à La Luette. Lui, il a encore un peu de temps libre avant de rentrer aux États Unis et oui, le Tour des Muverans l’intéresserait et le travail avec les yaks aussi. J’en parle avec André le soir. Lui, il a congé le lendemain (1er novembre) et serait d’accord de nous amener à Derborence avec la bétaillère. En un rien de temps c’est décidé: demain je partirai pour le Tour des Muverans. Je passe la soirée à faire les bagages. Le matin André et moi chargeons Naulekh et Kunlun dans la bétaillère, Dal nous rejoint à Sion et à midi la petite caravane de deux yaks, deux humains et un chien part de Derborence direction le pas de Cheville. Pour Kunlun - deux ans et demi - c’est son premier trek sans le troupeau, seulement à deux yaks. Nerveux et excité, il se colle tellement à Naulekh qu’il le pousse hors du chemin à tout moment. « Peut-on être aussi idiot à ne pas arriver à marcher droit », je m’énerve à l'arrière courant de droite à gauche pour corriger la trajectoire ondulante de la caravane. Naulekh qui se fait bousculer par son jeune compagnon commence aussi à s’énerver et le remet en place avec des coups de cornes. La caravane titube de droite à gauche comme ivre, mais nous arrivons quand-même jusque sous le col d’Essets où nous montons le camp pour la nuit. Quel bonheur d’être encore une fois dans la montagne aussi tard dans la saison! Quelle force et quelle beauté nous entourent! Les températures sont très douces pour la saison et je reste assise dehors à contempler la montagne jusqu’à ce que la nuit tombe et le ciel étoilé s'étend sur la vallée.

Le matin, les deux jeunes yaks partent pleins d’élan. Mais tout à coup, dans un moment d’inattention, cet élan change de direction et les yaks échappent à leurs bergers pour prendre la direction de Derborence, de là d’où nous sommes venus la veille, de là où ils pensent pouvoir rentrer à la maison. Je maudis mon genou qui fait toujours mal, le chien dans mes pieds, pour ne pas pouvoir réagir assez vite et m’essouffle en courant derrière les yaks en fugue. Heureusement que Dal court vite, les rattrape et les arrête. Calme! Doucement! Il faut qu’on remette cette caravane en bon ordre. Finalement, après avoir traversé le col, cela commence à aller mieux. Les yaks abandonnent leur idée de rentrer à la maison et acceptent de partir pour un ailleurs inconnu. Ils marchent très bien et nous faisons une bonne étape de 14km jusqu’à Javerne.



Nous montons au col de Javerne dans une brume givrante. Soudainement nous nous trouvons en-dessus de la mer de brouillard qui couvre le bassin lémanique. Seulement les pics des montagnes sortent de la couverture blanche. C’est fabuleux! Tellement beau! Quel bonheur d’être ici en-haut dans la montagne automnale. Seuls - face à toute cette beauté! Les deux jeunes yaks marchent de mieux en mieux. Kunlun a arrêté de « drifter » et marche souvent en tête. Au d’Arbignon, Creux de Zéman, Col du Demècre, Lac de Fully, cabane de Fenestral. Nous campons à côté de la cabane avec une magnifique vue sur le massif du Mont Blanc. Mais quelle chance on a d’être ici! Ce tour des Muverans est extraordinaire par la variété des panoramas. A chaque nouvelle vallée s’ouvre comme une nouvelle fenêtre sur une partie différente des Alpes. Émerveillée, j'observe le changement de la lumière sur le massif en face. Je ne m'en lasse pas.

Col de Fenestrale, Euloi, Cabane Rambert... et une montée dans les pierriers vers le col de la Forcla. Je suis de plus en plus fascinée par Kunlun - jamais je n’aurais imaginé qu’il marche aussi bien dans pierres! Il a peur de rien et se débrouille aussi bien que Naulekh. En plus les deux jeunes yaks avancent à un bon rythme. Il y a longtemps que je n’ai plus avancé aussi vite avec mes yaks. Le versant nord du col de la Forcla est couvert de neige, le lac en-dessous en partie gelé. Malgré cela il y a des pêcheurs dans ce paysage hivernal. « Ah, il faudrait leur demander si on peut leur acheter un poisson », me dit Dal - pêcheur passionné lui aussi - quand il les aperçoit de loin. Quand nous descendons sur la crête qui longe le lac, un des pêcheurs monte à notre rencontre, sidéré de voir des yaks ici. Nous discutons un moment et finalement je lui demande timidement s’il nous vendrait un poisson. « Vendre? Mais non, je vous en donne volontiers un si vous avez un moment pour venir le chercher. » Dal part avec lui et revient un moment plus tard rayonnant avec deux truites. « C’est incroyable ce que tu fais avec les gens », me dit-il. « Tu les rends heureux en passant avec tes yaks. Tu leur offres une histoire, un rêve. Tous parlent avec toi. Tous sourient. Et prennent les yaks en photo. Et on a même reçu du poisson pour le souper! » La rivière est sèche à cette saison tardive. Il n’y a pas d’eau pour le camp, alors nous continuons à marcher en espérant de trouver de l'eau plus loin. Aujourd’hui nous couvrons 18km jusqu’à nous arrêter sous le refuge de Dorbon à la tombée de la nuit. Toujours pas d'eau, mais quelques flaques gelées dans le lit du ruisseau, juste assez pour cuisiner le soir. Dal fait un feu et grille les deux truites - quel régal inattendu! La nuit, il se met à pleuvoir et au matin nous nous réveillons sous 10cm de neige fraiche! Petit déjeuner sous les flocons et départ dans un paysage en noir et blanc. A dix heures nous retrouvons André sur le parking de Derborence avec la bétaillère. Mouillés, fatigués, mais le cœur heureux et les yeux pleins de souvenirs de ce panorama splendide des Alpes nous rentrons à la maison.





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