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Desalpe

Photo du rédacteur: Rosula Blanc
Rosula Blanc
il y a 4 jours
11 min de lecture

Quel bonheur de traverser encore une dernière fois avant l'hiver les grands étendus de la montagne hors chemin avec mon troupeau et mes chiens. Prendre le temps de dire au revoir et merci à la montagne. Me laisser guider par la connaissance du territoire des yaks, laisser le parcour devenir une discussion joyeuse, un dialogue animé, un jeux entre nous tous.

Dans l'intemporalité de la montagne, eux et moi, la bergère et son troupeau...



Alice nous a accompagnée pour la journée de desalpe - avec cette magnifique traversée hors chemin en bonus avant de replonger dans la civilisation. Elle nous partage ses impressions:


« La neige est annoncée pour demain, peut-être quelques averses aujourd’hui, une journée qui s’annonce idéale pour monter à la rencontre du troupeau et le raccompagner jusqu’à la Giette. Nayan, Ogotai et Chele, les trois vétérans semblent attendre avec bienveillance et réjouissance depuis hier soir le retour des leurs, en cette fin de période d’estive. Nuuri et Laani, les deux fidèles chiens, sont eux aussi prêts et semblent impatients de pouvoir participer à cette nouvelle aventure.

 

Un dernier coup d’œil aux jumelles pour localiser le troupeau et un dernier doute de Rosula se confirme : les yaks ne sont pas à la Remointze du Tsaté comme attendu, mais se sont déplacés à Beplan, en dessous du col de Torrent.  Premier clin d’œil à ce qui est dans l’essence même de celles et ceux qui guident un troupeau de yaks : une adaptation permanente, une concentration sans faille et une attention perpétuelle. Tous les sens et les facultés sont sollicités et prêts à réagir instantanément, dans le calme et l’analyse optimale qui poseront la juste décision de la direction à prendre. 

 

Montée jusqu’à l’alpage en jeep sur des chemins non carrossables que seuls les paysans aguerris des lieux osent emprunter avec leur « véhicule de travail » comme ils disent, une petite cabane en repérage pour tenter de localiser le troupeau, et l’aventure commence. Les yaks qui me paraissent gigantesques en plaine me semblent tout à coup invisibles à l’œil nu dans l’immensité de ces imposantes montagnes. Et pourtant ils sont là, quelque part derrière une de ces buttes dont je prends tout à coup la mesure de leur grandeur. J’ai une sensation similaire à celle que j’ai pu avoir lors d’un vol en montgolfière, où de haut, tout me semblait plat. Mais au fur et mesure que nous descendions, les profils se dessinaient, et les hauteurs aussi. Alors on commence à explorer en espérant toujours avancer dans la bonne direction. Et tout à coup, ils apparaissent comme sept minuscules points blancs, noirs, bruns qui se détachent au milieu de la couleur brunie des alpages en ce début d’automne. Une ambiance de steppe himalayenne encore plus marquée que cet été.

 

Rosula se concentre car il lui faut maintenant ressentir et définir la meilleure stratégie qui guidera le troupeau dans la direction qui le mènera à rejoindre la route en contrebas. Déjà en connexion avec Naulekh depuis la veille pour préparer ce retour, ils doivent plus que jamais tous deux se relier et faire alliance pour conduire le troupeau en toute sécurité et en toute confiance, sur ces chemins escarpés où aucun faux pas n’est permis. S’ils sont arrivés jusque-là, ils devraient retrouver leur chemin en retour me dit-elle. Rapidement elle me fait comprendre que tout doit se poser maintenant et qu’aucun geste, aucune parole superflue n’ont leur place dans cet ici et maintenant. Je prends alors conscience avec humilité de mon inexpérience en tant que guide de caravane et que malgré ma bonne volonté de faire au mieux pour assister Rosula, et bien ce n’est pas gagné ! Heureusement, Marouan, l’un des bergers expérimentés qui collaborent avec Rosula va nous rejoindre bientôt et cela me rassure. Observer est une bonne option pour apprendre mais dans certaines situations, il ne faut pas se tromper, au risque de lourdes conséquences, tant pour les animaux que pour les humains. Alors parfois, il faut juste accepter de se retirer plutôt que de commettre une erreur. Je décide alors de prendre quelques photos ou de filmer un peu « à l’arrache » pour immortaliser un tant soit peu quelques-uns de ces moments indescriptibles hors du temps.

 

L’attention de Rosula est partout, devant, derrière, au milieu. Sous son impulsion, Naulekh guide son troupeau avec calme et bienséance, Il s’arrête parfois, semble réfléchir et puis la caravane repart, en défilé harmonieux ou en petite grappe, d’où se détache souvent une petite « tornade brune », Karunâ, qui ne manque jamais une occasion de batifoler à droite ou à gauche, avec toute la fougue de son impulsive adolescence. La traversée du torrent, certains profitent de boire un peu, Gewa s’y attarde et je ne sais pas vraiment pourquoi, je décide de l’attendre. Une fois sa soif assouvie, il se retourne, me regarde et s’élance pour rejoindre le troupeau au galop, ce qui était loin d’être dans mes capacités ! Descendue un peu trop bas, je pers le troupeau un instant mais sans trop de stress, car en suivant une direction vers la route en contrebas, je ne pouvais pas vraiment me perdre. Je réalise aussi que par temps de brume ou de brouillard, il en aurait été tout autrement. Pas évident néanmoins d’évoluer en devers à travers bosses, trous et broussailles. J’ai pris la situation un peu comme un pied de nez de la part de Gewa, me faisant ironiquement comprendre que je n’étais pas une des leurs, car on ne marche pas dernière un yak, on court ou on galope derrière lui dans certaines situations, surtout lorsqu’il s’agit de ne pas s’éloigner de son troupeau qui continue sa route !

 


Marouan nous a rejoint. Tout de suite il prend sa place de berger à l’arrière de la caravane, tout en délicatesse et harmonie, comme s’il avait été là depuis le début. En une fraction de seconde, sa présence s’insère parfaitement et s’accorde comme dans la justesse d’une partition musicale, tant dans sa connexion avec Rosula qu’avec celle du troupeau. Tout deux sont maintenant ancré en duo et avec le troupeau. J’avoue qu’à ce moment-là un grand soulagement et relâchement d’une certaine tension m’envahissent. Rosula n’est plus seule et elle sait qu’elle peut compter sur son berger. J’observe, et en regardant Marouan évoluer, je comprends de mieux en mieux les directives et messages de Rosula qui me paraissaient confus jusque-là.

 

Nous continuons de descendre sur le chemin, parfois sur un chemin de traverse que les yaks auront choisi. Profiter d’un de leurs brefs arrêts pour boire une goutte ou avaler rapidement un bout de barre de céréales afin de ne pas risquer « une baisse de batterie ». Il faut aussi maintenant anticiper stratégiquement la suite du trajet qui comportera la traversée des villages de La Sage, La Tour et de la route cantonale, avant de rejoindre la vallée d’Evolène. Tanter de visualiser la moindre brèche qui pourrait virer à l’ingérable si les yaks dévient entre les habitations ou réagissent à un comportement inadapté et imprévisible de promeneurs, cyclistes, chiens ou autres éléments impromptus. Il faut aussi impérativement ne pas traverser de parc où vaches et yaks pourraient se retrouver face à face. Les passages trop prêts des troupeaux de génisses ou de veaux, au tempérament très curieux et qui défient du regard parfois les yaks sans en mesurer les réactions possibles, sont aussi redoutés. Observer les comportements de ces troupeaux d’Hérens lors du passage des yaks mène parfois à des situations cocasses. Ils arrivent en trombe tout prêts des clôtures, se retrouvent dans un alignement parfait, resplendissants dans leur robe noire, tous leurs regards interrogateurs tournés vers la caravane. Il ne leur manque plus que la parole pour verbaliser leurs questionnements si prégnants ! Lorsqu’ils les suivent le long de la clôture, on pourrait presque ressentir un désir de leur part de pouvoir nous accompagner.

 

La désalpe des yaks est attendue par certains habitants de la vallée et je les comprends. Certains « jumellent » l’alpage et questionnent Rosula déjà depuis un moment. Voir passer ces majestueux animaux devant sa porte est un cadeau, voire un privilège. Des connaissances viennent donner un coup de main pour que tout se passent sans encombre. Christiane prendra Nuuri et Laani le temps de la traversée de La Sage et de La Tour et deux autres personnes aideront à ralentir et stopper les véhicules pour permettre la traversée de la route cantonale. Des moments où il ne faut pas se laisser envahir par le stress ou la précipitation pour que les yaks puissent évoluer calmement à leur rythme et en toute sécurité, pour eux et tout l’environnement.

 

En route en direction d’Evolène pour entamer la dernière grosse montée de quelques 450 m de dénivelé, un imprévu oblige le troupeau à stopper brusquement. Des travaux de bûcheronnage barre la route avec des troncs d’arbres. Un à un les yaks s’approchent, constatent, et Naulekh, suivi de sa troupe semble un tant soit peu contrarié. En effet, Rosula me rappelle qu’une simple erreur de guidage peut faire perdre la confiance du chef envers ses guides. Les yaks ne reviennent pas en arrière. Alors calmement, elle laisse le troupeau tranquille, le temps qu’il faudra dit-elle, pour que chacun puisse se rendre compte qu’il n’y a pas d’autre solution que de revenir un peu sur ses pas, afin de prendre un autre chemin. Un conciliabule semble se dessiner devant ces troncs, jusqu’à ce que devant l’évidence, Naulekh, sous l’impulsion de Rosula, accepte de rebrousser chemin. Gewa est le dernier à s’éloigner des troncs, comme s’il voulait bien assoir sa contrariété et nous rappeler à nos devoirs, mais il ne boudera pas très longtemps.

 


La montée à travers la forêt est quelque peu ardue, mais il ne faut pas baisser de vigilance. Même si les yaks sentent eux aussi la fin et le retour « à la maison », tout peu encore arriver. Un arrêt au ruisseau en léger dévers du chemin est bienvenu pour les yaks qui s’abreuvent allègrement. Leur souffle devient plus marqué, eux aussi semblent fatiguer un peu. Rosula doit maintenant sonder Naulekh pour définir quelle direction donner au troupeau pour reprendre le chemin, sans dispersion au milieu des broussailles et gravas divers. Tous doivent suivre en même temps. Top départ et en une fraction de seconde, Nuuri et Marouan se mobilisent à l’arrière pour rassembler les yaks. Tous deux s’élancent, courent, sautent, en une dance d’une rapidité et d’une justesse incroyable. Nuuri aboie, est félicité par Marouan et semble tellement fier d’avoir pu jouer son rôle de chien de berger avec autant de maîtrise et de justesse ! Trop rapide pour filmer, mais tout était parfait et d’une fluidité époustouflante.

 


La caravane évolue majestueusement à travers ce chemin forestier. Les branches des arbres au-dessus des yaks semblent dessiner une haie d’honneur, comme pour leur souhaiter la bienvenue à la Giette après toutes ces semaines d’absence. Les mélanges de couleurs de verts chatoyants mettent encore plus en valeur la beauté de leur pelage. Les ondoiements de leurs longs poils, le balancement de leur queue, la danse de leurs cornes, tout se marient parfaitement dans cette ambiance de sous-bois où, à tout moment la magie des elfes et des lutins pourrait se manifester. C’est aussi un moment d’apaisement propice à la reconnaissance et la gratitude d’avoir pu vivre tout cela aujourd’hui.

 

Les yaks sont arrivés dans leur parc et qui bien que spacieux, est immanquablement délimité par une clôture. Ils n’en semblent pas forcément ravis, eux qui semblent vivre à l’origine pour la liberté, mais ils sont ensemble, ils savent probablement qu’ils vont aussi tout bientôt rejoindre leurs trois ainés et que la proximité d’avec Rosula leur fera bénéficier quotidiennement de toute son attention, de ses soins et de son Amour inconditionnel. De beaux moments de partage et de communion les attendent.

 

Je regarde chacun d’eux et je m’imprègne de tout ces ressentis individuels qu’ils ont suscité en moi. Ils forment un troupeau mais chacun des sept, les sept sages, a vraiment sa propre personnalité et chacun me touchent à des niveaux différents :

 

-      Naulekh : le chef tranquille et pausé, réfléchi, fiable, qui fait confiance et délègue. Il semble me regarder toujours de loin, mais je le sens bien présent, il me touche à travers sont charisme et son humour. J’ai le sentiment parfois qu’il se ri de moi dans mes maladresses et mes inexpériences, mais je le sens clément et indulgent.

 

-      Tsarang : il semble prendre son rôle de second à cœur. Il semble aussi parfois, sous l’approbation de son chef, prendre quelques initiatives judicieuses. Lui, par contre, me regarde bien franchement, souvent debout avec son regard de côté, comme pour me dire, « je t’ai à l’œil ». Bien que je sente son œil plutôt bienveillant, je ne le défierai pas.

 

-      Tunkar : lui me fait penser à la sentinelle du troupeau. Il veille et protège des intrus. Il ne manque d’ailleurs aucune occasion de me remettre à l’ordre si tout à coup je m’avance trop prêt. Il se retourne direct vers moi et exige d’un simple regard et mouvement de cornes le recul immédiat. Il m’impose le respect.

 

-      Yanjar : lui c’est la force tranquille. Son imposante silhouette, la courbure de son dos, son museau allongé, son pelage noir uniforme, ras sur la tête, le distingue de tous les autres. Il me semble tellement généreux et bienveillant. Lorsqu’il me regarde, j’ai l’impression qu’il m’enveloppe d’une chape de protection. Je pourrai me cacher derrière lui et me sentir invulnérable. Je pourrai aussi me blottir contre lui et lui confier tous mes secrets, mes peines et mes rêves, comme avec mon nounours lorsque j’étais enfant. Il me réchauffe le cœur.

 

-      Gewa : lui me semble être le moins compliqué de tous. Il semble s’adapter à tout et un rien peu le rendre heureux. Il me semble aussi parfois un peu distrait, rêveur et parfois aussi un peu maladroit. J’aime bien cette simplicité de lien qu’il suscite en moi.

 

-      Yume : tellement discret et effacé ! En fait je m’en veux beaucoup à la fin de cette journée de me rendre compte que je l’ai complètement oublié ! C’est comme s’il s’était fondu dans la masse. Est-ce de la timidité, un sentiment d’illégitimité ? Je ne sais le définir, mais promis Yume, à notre prochaine rencontre, je ferai tout pour me rattraper… suis tellement désolée !!!

 

-      Karunâ : lui c’est la caricature parfaite du jeune ado. L’observer me ramène immanquablement à cette part de moi qui abrite toujours et encore mon âme d’enfant. Comme monté sur ressorts, il déambule à droite à gauche, au gré du vent sur ses pattes qui semblent, tels les membres d’un ado, disproportionnées du fait de son pellage plus court, sa queue qui semble flageller l’air telle la mèche rebelle de l’ado, son impulsivité, ses essais permanents de casser le cadre et de sortir de la trajectoire. J’aime bien sa curiosité insatiable de découvrir le monde, de s’émerveiller de tout. Je me reconnais beaucoup en lui.

 

-      Chele, Nayan et Ogotaï : même si je n’ai pas encore pu prendre le temps de les observer individuellement, tous trois me touchent profondément dans le respect leur âge et de tout leur vécu respectif. C’est le respect aux anciens, à tout l’héritage de ce qu’ils transmettent, leur expérience, leur savoir-faire, leur sagesse, leur résilience, leurs gestes maintenant ralentis certes, mais sans fausses notes. Chaque partie de leur être à une histoire, ils sont tout simplement beaux, je les sers contre mon cœur et les remercie déjà de toutes les empreintes qu’ils laisseront dans ce monde.

 

-      Et puis Nuuri et Laani : ils me semblent comme deux inséparables complices, un duo de compères de choc. L’un ne va pas sans l’autre, il se complètent à merveille dans leurs différences, se respectent. Ils me touchent aussi beaucoup dans cette sorte d’altruisme qu’ils dégagent, toujours prêts à rendre service. Nuuri semble plus discret, en tout cas il « vocalise » moins que Laani. Sur les alpages, ils forment vraiment un trio avec Rosula. Nuuri semble plus proche de Naulekh côté tempérament, plus réfléchi et pausé que Laani qui lui, est plus fougueux et semble souvent capable de tirer à lui seul toute une caravane tellement « il tire » lorsqu’il est en laisse.

 

-      La petite minette : petite sauvageonne mais fidèle et qui semble attachée et protectrice des lieux. Probablement une parfaite « attrape souris » et garante de la préservation du territoire au pourtour de la ferme. Elle semble faire sa vie mais chaque matin et chaque soir, elle ne manque pas de venir sur le rebord de la fenêtre quémander sa pitance, comme si elle venait aussi saluer et souhaiter le bonjour ou le bonsoir.   

 

Quelle densité émotionnelle durant cette incroyable journée. Je n’en mesure pas encore la puissance. Un trek de désalpes de plusieurs jours qui n’a pas pu avoir lieu et qui s’est transformé en une journée magique pour moi ! Quel cadeau ! quel privilège ! 

 

Les sommets sont comme prévu soupoudrés de blanc ce matin, nous rappelant qu’ici, l’hiver se profile déjà. Une dernière promenade avec les chiens, un dernier aurevoir aux yaks, et je vais bientôt reprendre la route du retour. Je m’imprègne encore une dernière fois avant de quitter les lieux de toute cette énergie bienveillante qui se dégage ici, de cette fabuleuse harmonie qui y règne, alchimie parfaite entre tout le vivant, la matière et les éléments.  Tout est grand, majestueux, lumineux, apaisant. Je regarde autour de moi à 360 ° et je me sens bien, je suis heureuse, je me sens en parfait accord avec toute cette création du vivant et je m’y laisse fondre pour retrouver le UN de l’existence. Je remercie avec gratitude et humilité.

 

Deux heures de trajet qui me permettront de redescendre gentiment de ces moments hors du temps, de commencer à intégrer cette énergie particulière qui m’a transpercée durant ce court mais intense séjour.

 

Un immense et infini merci, chère Rosula de m’avoir permis de vivre tout cela. »

 

Alice, journée de désalpe, le 7 octobre 2026  

 
 
 

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