Rechercher
  • Rosula Blanc

L'art de mener une caravane

Mis à jour : 2 janv 2019

Une pause c’est le moment de faire une analyse rigoureuse. Ce n’est pas un échec de devoir faire une pause. Cela fait partie du voyage. Je sais que nous avons surmené les yaks. Que j’ai cédé à la logique humaine au lieu d’écouter le rythme des yaks quand nous devions faire de grands détours et voulions atteindre des étapes « logiques ». Les premières journées ont été trop longues pour les yaks. Et en deuxième partie nous leur demandions beaucoup en termes de concentration, d’équilibre, de contrôle musculaire dans des mouvements inhabituels dans les pierriers. Ce n’est pas étonnant qu’ils soient fatigués et qu’ils aient des courbatures ! En plus qu’il faisait un temps de chien : froid et mouillé, difficile pour relâcher les muscles après le travail et récupérer de la fatigue.

C’est bien pourquoi nous faisons ce voyage : pour apprendre ! Apprendre à observer toujours plus détailler, apprendre à guider les yaks avec légèreté, mener la caravane sans qu’elle s’épuise. Approfondir la confiance par la connaissance de l’autre.

Logique humaine de l’étape contre ressenti… Je me rends compte que quand je deviens mauvaise humeur à l’arrière de la caravane, c’est que la logique humaine, ma compréhension que ce serait bien d’avancer encore jusqu’au bon campement est en conflit avec mon ressenti qui me dit que les yaks ont besoin de s’arrêter maintenant ! Que l’étape, c’est ici, tout de suite. Et que j’ai de la peine à le dire à mes coéquipiers qui vont me dire que c’est plus beau là-bas, que c’est plat, qu’il y a de l’eau, que ce sera mieux pour l’étape du lendemain. Je le sais. Je sais tout cela. Mais les yaks n’en peuvent plus ! En moi, les deux logiques se combattent, celle des yaks et celle des humains. Je me sens mal, désespérée de trouver une solution dans ce conflit intérieur et deviens mauvaise humeur... Accompagnant les yaks à l’arrière de la caravane, je deviens presque un yak moi aussi. Je marche dans leur rythme, je me synchronise avec eux. Je sens chacune de leurs hésitations, mais aussi le plaisir de marcher. Je sens quand ils ont faim, quand la concentration diminue… Je suis avec eux dans tous leurs mouvements.

C’est cela le vrai apprentissage : trouver un consensus intelligent entre la capacité des yaks et la logique du terrain. Ce n’est pas toujours possible de s’arrêter quand ils sont fatigués et on peut bien les pousser un jour, mais si on veut continuer à leur demander des performances de haute concentration dans du terrain délicat, il ne faut pas casser leur motivation et briser la confiance mutuelle. Car tout construit sur cette confiance. Toute la caravane ne fonctionne que par la confiance !

Développer l’intelligence, l’œil pour les yaks, le terrain, les étapes, le rythme…. C’est ça, l’art de mener une caravane !

L’œil s’améliore au fil des voyages, des heures et des jours, des mois et des années passées avec les yaks. Lire les signes de fatigue, de douleur. Apprendre à lire le corps des yaks, le moindre déséquilibre, la moindre raideur. Comprendre leur mouvement et leur façon de penser. Pouvoir donner une pause avant qu’ils ne se surmènent et fatiguent et qu’avec la fatigue vienne la frustration et qu’ils perdent le plaisir du travail. Savoir garder la motivation des animaux.

Encore et encore je me rends compte que nous ne savons rien sur ces animaux. Des jugements et conclusions trop vite faits… Remettre tout en cause ce que nous croyons savoir. Recommencer !

8 vues

© 2019 Yak shu lo ché